Camus et ses mots…

ImageOn m’a envoyé, il y  a de cela quelques jours, un texte de Camus « Noces à Tipasa ». On m’a prévenue que c’était un texte magistral bien que court, résumant à lui seul toute l’essence de ce que pouvait apporter cet auteur et fournissant assez de pistes de réflexions pour en être grandi ou du moins intrigué à la fin.

Je l’ai lu.

À vrai dire, j’ai du le lire trop vite. Et deux fois. Ce texte m’a paru joli mais « normal » de prime abord. J’avoue, je suis réfractaire à certaines formes de littérature, surtout quand je suis fatiguée et que la réflexion me demande trop d’énergie (que je n’ai pas). Et là, j’ai dit les mots qu’il ne fallait pas. « Oui oui c’est pas mal comme texte ». Franchement, il faut que je bannisse ces mots de mon vocabulaire, chaque fois que je les dis, je froisse quelqu’un. Donc réaction vive, je ne dois pas dire de Camus que c’est « pas mal » et encore moins de ce texte. Soit. Erreur de lectrice.

Ma première réaction a été de vouloir le mettre dans un coin, ma fierté prenant le pas et me dictant que de toutes façons, je n’ai pas le niveau pour tout apprécier à sa juste valeur. J’ai toujours cette petite collégienne en tête, celle qui n’a même pas tenté de passer son bac, celle qui n’a aucun diplôme et de temps en temps, se réduit à ces bouts de papiers qu’elle n’a pas, malgré son parcours qui n’a rien à envier à celui dont on croit qu’il lui  manque. Je reste persuadée, selon mes humeurs, que je n’ai pas du tout de niveau culturel ou littéraire. Ce n’est pas un complexe. C’est un constat car souvent en parlant avec certaines personnes, je n’ai pas la moindre idée de ce dont on parle. Pourtant, je m’estime relativement cultivée mais… il y a tellement de lacunes qu’il me faudra le reste d’une vie pour en combler un centième. La collégienne brevet des collèges en poche, est devenue auteur et appréciée. Mais elle croit de temps en temps encore avoir un appareil dentaire, un t-shirt moche, une coupe de cheveux hautement improbable et un vocabulaire ainsi qu’une culture normale malgré les éloges de sa professeur de français.

Et comme femme varie… à un moment, j’ignore lequel, j’ai repris mon ordinateur et remis ce texte sur l’écran. J’ai coupé tout ce qui pouvait me gêner. J’ai eu du silence, isolée de tout bruit extérieur grâce au casque, pas de musique… personne qui pouvait me demander quelque chose car toute la maisonnée était occupée… Et un thé à côté de moi.

Et là, illumination. Et merde, j’avais failli passer à côté de ça. Ce texte est en effet magistral. D’une virtuosité rarement égalée. Je me demande même si j’ai déjà lu quelque chose d’aussi bref mais si complet. Tout y est. La vie, la réflexion, la nature, les sentiments, les impressions… l’accomplissement de soi. Tout ça en quelques petites pages.

Merci à toi que j’ai vexé en disant « pas mal ». Merci de m’avoir fait sentir à ce point débile de ne pas avoir pris le temps de lire ça dans les bonnes conditions, afin que ma rage me fasse y retourner.

Pour vous qui aimez lire, voilà un passage que j’ai particulièrement apprécié. Savourez-en chaque lettre…

 

« Je, comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure. Il n’y a qu’un seul amour dans ce monde. Étreindre un corps de femme, c’est aussi retenir contre soi cette joie étrange qui descend du ciel vers la mer. Tout à l’heure, quand je me jetterai dans les absinthes pour me faire entrer leur parfum dans le corps, j’aurai conscience, contre tous les préjugés, d’accomplir une vérité qui est celle du soleil et sera aussi celle de ma mort. Dans un sens, c’est bien ma vie que je joue ici, une vie à goût de pierre chaude, pleine de soupirs de la mer et des cigales qui commencent à chanter maintenant. La brise est fraîche et le ciel bleu. J’aime cette vie avec abandon et veux en parler avec liberté : elle me donne l’orgueil de ma condition d’homme. Pourtant, on me l’a souvent dit : il n’y a pas de quoi être fier. Si, il y a de quoi : ce soleil, cette mer, mon coeur bondissant de jeunesse, mon corps au goût de sel et l’immense décor où la tendresse et la gloire se rencontrent dans le jaune et le bleu. C’est à conquérir cela qu’il me faut appliquer ma force et mes ressources. Tout ici me laisse intact, je n’abandonne rien de moi-même, je ne revêts aucun masque : il me suffit d’apprendre patiemment la difficile science de vivre qui vaut bien tout leur savoir-vivre. »   ALBERT CAMUS – Noces à Tipasa

Monsieur Camus, vous étiez un Grand.

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