Au froid (suite et fin du premier épisode de la fée et du loup)

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Son instinct de loup le fit émerger bien plus tôt que d’habitude. Un pressentiment qu’il fallait se lever. Une impression qu’il devait avancer, dans une direction précise. Courir, même. Il se leva et personnifia l’espace d’un instant les mots « avancer à pas de loup » en quittant sa meute. Un rayon de lune tombait sur la montagne. En principe, il trouvait ça beau et s’arrêtait pour la contempler, la saluer de son chant si reconnaissable. Là, il n’en fit rien. Il ne ressentait que le froid de ce rayon et la destination qu’il montrait. Sans plus attendre, il se mit à courir. De plus en plus vite. Avec la vitesse qu’atteignent les gens qui ne savent pas où ils vont mais sont décidés à y aller coûte que coûte.

Il faisait encore nuit lorsque le sommeil décida de la lâcher et la rendre à la réalité. Il faisait froid. Elle avait peu dormi. Elle se leva à grand peine, le dos en miettes à cause de la dureté du sol. Le froid la tiraillait de partout. Elle avait envie de faire du feu. Elle mangea un morceau de pain et bu un peu d’eau. Pas beaucoup, elle aurait besoin du reste. Elle regardait cette lune si claire la guider. C’était si beau… Elle se mit en route. Les défis ne faisaient pas partie de son quotidien mais elle avait besoin de changer son quotidien.

Il courait, encore et encore. Il fut aveuglé par une chose au sol. Comme un miroir. Il dépassa l’objet puis s’arrêta net et fit demi-tour, guidé par le sentiment qu’il allait rater quelque chose d’important. Un frisson lui parcouru l’échine et dressa ses poils d’effroi. Il savait ce que c’était. Il ramassa le plus tendrement ce fragment avec ses crocs en espérant ne pas le percer. Il avait compris ce qu’il faisait là. Il lui en voulait d’être un peu tête brûlée mais aimait aussi sa façon presque utopique de poursuivre ses rêves. Après tout, n’est pas fée qui veut. Il faut de bonnes dispositions à l’utopie et à l’optimisme décalé, pour l’être et surtout pour le rester.

Elle commença à apprivoiser le froid. Son pas se fit plus léger et elle avança plus vite. Elle avait l’impression d’être accompagnée. Elle avait ce sentiment de sécurité qu’ont les fous quand ils se savent compris, ne serait-ce que par une seule personne sur Terre. Ses muscles, aussi petits soient-ils, se réchauffèrent et bientôt elle trouva son rythme de croisière. La montagne lui paraissait plus basse, les chemins moins escarpés. Sa peur aussi, diminuait avec les mètres. Bientôt le soleil se lèverait. De temps en temps, handicapée par sa toute petite taille, elle devait s’aider de ses bras pour grimper une pente trop escarpée. Ses ailes ne pouvaient pas l’aider. C’était drôle comme elle sentait une présence tout en avançant. Elle n’avait pourtant jamais été si seule qu’en ce moment là, pensait-elle. Le cerveau crée des illusions bien perturbantes.

Il connaissait la montagne comme sa poche et prit un chemin rapide pour monter. À quelques centaines de mètres de la plaine, en montant, il avait repéré un minuscule campement de fortune, qui avait mal été remis en état, montrait encore des traces de présence récente. Aucun déchet mais des traces bien incrustées au sol. Elle avait dormi là, au froid ? Petite fée, que fais-tu de ta vie ? Dans quelques minutes il arriverait en haut, espérant la trouver et la raisonner. Il ne savait même pas pourquoi. Mais il savait qu’elle serait là. Quelque part.

Elle marchait de mieux en mieux, le souffle moins coupé, les articulations moins douloureuses. Son paquetage lui paraissait plus léger pourtant, elle n’avait rien mangé de plus. Elle pensait au loup, qu’elle imaginait endormi. Il sera fier de moi, pensait-elle, quand il saura que je suis montée ici seule. Elle aperçut le sommet. Le soleil n’allait pas tarder à se lever. Elle accéléra le pas et envisagea les derniers mètres avec la plus grande insouciance. Elle avait dépassé les passages dangereux et ne pensait pas encore à la difficulté de redescendre une pente pareille sans encombres.

Elle arriva au sommet. Elle trouva un rocher bien plat. Elle y grimpa, laissa ses jambes retomber dans le vide et respira profondément en laissant le soleil arriver à son rythme. Elle voyait déjà le jour sans voir les rayons. Les couleurs commençaient à naître à la lumière de ce jour nouveau.

Elle sentit un souffle chaud dans sa nuque. Puis quelque chose qui tomba sur ses genoux, lâché sur elle. Elle rattrapa de justesse. Se retourna et le vit.

Lui.

Il n’avait pas envie de parler. Il avait envie de comprendre.

Elle n’avait pas envie de s’expliquer, elle avait juste envie de respirer et s’apaiser contre sa chaleur.

Un jour, il comprendra qu’il lui manque plus que ses ailes elles-mêmes. Un jour aussi, il ne prendra pas ça pour de la pression qu’elle lui met mais comme un simple sentiment, aussi puissant soit-il, de quelqu’un tenant à lui plus qu’à ses rêves eux-mêmes. Un jour, il comprendra qu’elle renoncerait même à réparer ses ailes, si elle était sûre qu’il l’aiderait à monter les montagnes en offrant, quand il le faudrait, un coup de patte… un appui. Un jour, il comprendra qu’elle n’attend rien de la vie, qu’elle ne croit qu’à ce qui a de la force: les sentiments, les actes, les rêves, l’amour.

Un jour, elle saura modérer ses propos et ses actes. Un jour, elle se montrera digne de sa confiance et trouvera la sérénité qu’ont les gens qui savent qu’ils ne vont pas tout perdre pour quelques heures ou jours d’absence, mais que ces moments là les renforcent. Un jour, elle gérera ça. Bientôt. Un jour, elle lui apportera autant que lui ne le fait. Un jour, elle sera à la hauteur.

En attendant ce jour-là et sans garantie aucune que ce jour serait le même pour les deux, ils se turent.

Cueillir le jour.

Les explications viendraient bien d’elles-mêmes un jour.

Ou pas.

 

 

 

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