Lettre que tu ne recevras jamais, méchant loup.

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Mon cher méchant loup,

Encore une lettre que je ne te posterai jamais. Encore une missive qui ne parviendra jamais à tes yeux. Encore une fois, je me défile devant ce que j’ai à dire. Encore une fois l’émotion gouverne et j’ai peur que ça paraisse stupide ou surfait. Encore une fois, je me retire devant mes pensées, les transformant dans quelques minutes en papier froissé au fond de la corbeille à papier. Encore une fois, je n’assumerai pas d’être une petite fée romantique et mièvre par moments.

Ce soir plus que jamais j’avais envie de te dire que je t’aime fort. Oh bien sûr, tu le sais. Oh bien sûr aussi, tu sais à quel point c’est problématique pour les fées d’être si attachées à leur prédateur. Pour un peu, on me prêterait le syndrome de Stockholm. Tu ne m’as pas torturée ni abusée, je le sais. Mais combien de fois m’as-tu figée sur place, coupé le souffle, ôté la voix par tes mots ou ta douceur ? Combien de fois as-tu fait trembler mes mains et tétanisé mon regard ?

Ce soir, ma lettre ne parviendra à personne. Je ne l’écris que pour moi, espérant que tu entendes mon souffle quand je pose  les mots sur le papier. Je crois que je t’ai écrit plus de fois en pensées que sur papier. Pourtant, je te noie de mots depuis longtemps. Sache que tu ne les as pas tous eus. Enfin non, ne le sache pas, tu n’auras pas ceux-là non plus.

Ce soir, j’ai envie de te faire réaliser ton empreinte. Celle que tu laisses dans la neige, dans le sable, dans les rêves et sur les pensées. Celle que tu as gravée sur mon coeur le jour où tu t’es laissé apprivoiser sans me croquer. Celle que tu as teintée de rouge danger le jour où tu as assumé ton attachement à une fée, auprès des tiens. C’est vrai, je n’y croyais pas. Tu ne devais pas le faire. Notre parcours devait s’arrêter comme  tous les autres, toi me tuant et dégustant les restes de mes ailes brûlées. Moi agonisante et saignant la mort d’un rêve par tous les pores de la peau et des ailes en miettes. Et non, tu n’as pas fait ça. Tu as pris ton bouclier de fourrure, m’as portée sur ton dos et as tenu tête à ceux qui voulaient se mettre en travers de ton chemin ou faire de moi leur pâture. Tu as sorti les crocs, noirci ton regard et ton âme. Tu as transpercé d’un coup de canine les rêves que l’on avait pour qu’ils soient liés par leur fêlure.

Dans ton inconscient autant que dans mon présent, il y a dorénavant une cassure, une fragilité qui nous réunit. Cette fissure commune est une force. La preuve que du danger on peut ignorer l’essence si on en  transcende l’origine.

Nous ne sommes pas toujours en phase et heureusement. Cela permet que tu sois et restes celui qui marche la tête haute et l’instinct aiguisé… et que je reste celle qui innocenterait même la mort si elle la croisait, persuadée que ses desseins ne sont pas si funestes et peuvent s’expliquer simplement.

Ce soir, méchant loup… j’ai juste envie de jeter ces mots par la fenêtre en espérant que le vent les porte plus loin que s’ils avaient été jetés dans ma poubelle de bureau… Ce soir, méchant loup, j’ai juste envie de te dire qu’un jour tu liras toutes ces lettres que je ne t’ai jamais données, les mots qui n’auraient pas du naître, les pensées qui auraient du rester poussière de rêve.

Ce soir, cette nuit, méchant loup… j’ai juste envie de te dire merci d’avoir un jour marché sur ma vie. Tu y as laissé une empreinte si profonde que la vie elle-même ne peut pas l’effacer.

Ce soir, méchant loup… je jette mes mots aux oubliettes.

Un autre soir, peut-être.

Résurgence

Depuis qu’elle observait ses ailes se réparer seules et sans aide aucune, la petite fée se sentait mieux. Elle avait moins de manque à combler. Moins de vide dans ces minutes de solitude qu’elle apprenait à apprivoiser. Elle avait toujours un oeil sur son loup, qui lui aussi guérissait à son rythme. Ses plaies n’étaient plus à vif. Les ailes de la fée  ne la faisaient plus souffrir bien qu’elle ne puisse toujours pas voler.

Le loup passait un coup de langue sur ses plaies de temps en temps, le regard tourné vers la petite fée qui l’avait accompagné dans sa souffrance. Il se demandait parfois pourquoi elle restait. Pourquoi elle supportait ses sautes d’humeur et ses doutes, la force de ses faiblesses et les tests qu’il faisait pour voir si elle avait les épaules solides. Des fois aussi, il se demandait pourquoi il la faisait autant souffrir. Il avait tendance à se demander ça un peu trop tard, quand le mal était fait. Pourtant, il ne souhaitait pas lui nuire. Il n’avait jamais souhaité ni sa chute, ni la dégénérescence de ses ailes. Il aurait tant voulu la protéger, y compris de lui… mais plus il l’attaquait, plus elle s’accrochait à lui et plus elle solidifiait cette bulle de magie et féérie qu’elle érigeait autour d’eux. Jéricho était tombée. Il n’en serait pas de même d’eux, avait-elle promis. C’est vrai, ses attaques ébranlaient ses convictions et la fée passait son temps à se remettre en question pour ensuite revenir à sa nature la plus profonde et suivre ses instincts. Le plus fort était celui de protection. Elle travaillait donc à protéger sa petite personne et ceux qu’elle aimait, elle construisait ces murailles inébranlables autour d’eux… celles que  les gens ne voient pas, celles qui sont plus fortes quand on les défend main dans la main. Celles qui s’effondreraient d’un coup si un des piliers composant sa garde, tombait tête dans la poussière, rêves sous terre.

– Dis, petite fée… pourquoi restes-tu ? Tu as du mérite, tu sais ?

– Du mérite ? Pourquoi ? Parce que je reste à la seule place que je sais être mienne ?

– Non. Parce que tu restes à la seule place qui est mienne. Et que tu t’y plais et y construis petit à petit ton coeur.

– Ne pose pas tant de questions, méchant loup. Dors… Je soufflerai sur tes rêves, l’apaisement dont ils ont besoin.

– Et toi, qui apaisera tes rêves… qui te donnera cette force que tu donnes aux autres sans prendre le temps de la reconstituer…

– chuuuutttt !

Là, au coeur de la nuit, sa petite main caressant un poil grisonnant et pulsant sous une respiration saccadée, la petite fée essuyait une larme. De bonheur cette fois. Elle commençait à croire en la résurgence.

Résurgence d’attraction… résurgence de sentiments, de force et de vitalité. Résurgence d’un futur qu’elle gommait de plus en plus pour l’oublier. Résurgence de cette dualité qui faisait l’essence même de leur démentielle alchimie.

Il dormait. Enfin. Il s’était recroquevillé sur lui-même et ses pattes formaient un petit espace. On aurait dit qu’il lui avait réservé une place. Pile à la bonne taille. Un minuscule espace fait sur-mesure et un appel au repos. On aurait dit que même dans son sommeil, il l’attendait. Avait-il dormi chaque nuit avec elle, blottie dans sa chaleur ? Elle s’y glissa. L’endroit était fait pour elle. Pas un millimètre de trop. Fait pour elle.

– Bonne nuit, mon loup. Tu n’as rien de méchant… quand le remarqueras-tu ? Tu n’es l’ennemi que de toi-même.

 

 

Péniblement… la petite fée…

Péniblement, la petite fée, grièvement blessée mais ayant encore la foi… ramassa les morceaux de ses ailes brisées et s’en alla titubant en direction de chez elle. Elle avait besoin de sa bulle, de ses mots, de son calme et de la nature à invoquer pour espérer une guérison rapide de ses ailes, sans quoi elle ne volerait plus jamais.

Elle ramassa tous les morceaux, y compris ceux de coeur et d’âme, éparpillés partout autour d’elle. Elle ne savait pas comment elle pouvait encore marcher. Elle ignorait comment elle se tenait à genoux et ne voyait pas grand chose à ce qu’elle faisait. Elle savait juste qu’il fallait qu’elle le fasse. La foi, de temps en temps, fait faire des miracles sans même les espérer.

Pendant qu’elle rejoignait son espace vital, elle remarqua une silhouette au loin. Là-bas à l’orée du sous-bois. Elle approcha, doucement. Elle connaissait les ombres, les odeurs, les bruits. Elle avait l’impression de savoir ce qui allait se passer et tenait fermement les morceaux qu’elle voulait faire réparer… tout en avançant. Et là, par terre, le souffle coupé et le regard demandant simplement qu’on lui communique la foi… elle vit un loup. Pas n’importe lequel. Le sien. Il avait l’air blessé lui aussi. Il respirait lourdement, il avait des fois le regard vague et une toute petite tache de sang au niveau de son coeur, n’augurait rien de bon. Ses yeux étaient si doux, même blessé, qu’elle approcha tout près. Elle-même si atteinte et blessée, ne voulait que se blottir dans sa chaleur au cas ou il partait et ne passait pas la nuit.

Elle ne savait pas que faire, que dire, que penser. Il lui avait fait tellement de mal ! Mais de vous à moi, je pense que la petite fée s’y était attachée. Elle ne savait pas comment se mettre contre lui. Toutes les positions lui faisaient mal et chaque fois qu’elle le touchait, elle réveillait ses douleurs physiques autant que les questions torturées d’un esprit malmené par lui-même. Il réagissait à chaque caresse comme un coup de poignard mais chaque coup le soignait. Il ne savait pas  s’il devait y croire ou pas. Elle le regarda yeux dans les yeux… sa main caressant sa tête et dit ces mots: « Ne t’en fais pas. Rien n’a changé »

Les morceaux d’ailes à ses pieds commencèrent à scintiller.

…et si c’était vrai ?